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Maître dans l'art du verbe et du jugement senti, Sacha Guitry, "comédien et auteur dramatique, à Paris" - c'est ainsi qu'il signait sa correspondance - a, dans Le petit carnet rouge, livré ses humeurs de voyages et de tournées. En ce mois de mars 1930, le voilà de passage à Lyon.

Lyon, le 14 mars.
Oui, quand ce prêtre, l'autre soir, dans son discours, a dit en parlant de nous "les étrangers qui sont ici", il m'a semblé que tout à coup je comprenais pourquoi nous nous sentions, en province française, parfois bien plus étrangers qu'à Liège ou qu'à Lausanne.
Pourquoi n'a-t-il pas dit "les Parisiens" ?
Peut-être craignait-il de nous déplaire ?
C'est possible. Car il se peut très bien que, pour nous rendre la pareille, les provinciaux aient fini par donner un sens péjoratif au mot "parisien".
Il leur reste encore à trouver un sens flatteur au mot "provincial" et alors nous serons complètement quittes !

Les provinciaux observent parfois à notre égard une réserve prudente et qui me paraît excessive. Ce qu'ils redoutent le plus, c'est que nous nous moquions d'eux. Or nous ne plaisantons guère que leur excessive réserve - ou leur dédain cordial. Il y a là un malentendu qui me tourmente et me chagrine. Nous avons l'air d'être brouillés avec la province, c'est tout de même inconvenable !
Il est certainement malheureux que l'on ait mis le mot "province" au singulier et qu'on ait supprimé sa majuscule, car toutes les villes sont de province, d'une province - même Paris. C'est très bien, n'est-ce pas, d'être un Béarnais, un Bourguignon, un Vendéen ; alors, pourquoi serait-ce ridicule d'être un provincial ?
Une lettre changée, une seule, et tout change : une femme de Provence, c'est parfait, une femme de province, c'est tout de suite autre chose.
Et plus une ville est importante, moins elle est de sa Province et plus elle est de province. Il est en effet dommage qu'elles aient toutes voulu ressembler à Paris, car, dans cet effort, elles ont beaucoup perdu de leur caractère. Elles se ressemblent toutes et aucune d'elles ne ressemble à Paris.
Et c'est pourtant leur rêve. Hier, au coin de la place Bellecour et de la rue de la République, un de mes amis lyonnais m'a dit :
- Regardez-moi cet embouteillage... c'est magnifique.
Je déjeunais ce matin avec des Lyonnais, de charmants Lyonnais, cultivés et diserts, ayant en art tout aussi bien qu'en politique des idées pleines de bon sens et de justesse. A huit ou dix reprises, j'entendis ces mots : "Nous autres, Lyonnais... Si vous étiez Lyonnais... " Et les autres approuvaient. Alors il m'a semblé qu'on plaçait entre nous de petites barrières. Isolaient-ils les Parisiens, ou bien s'isolaient-ils eux-mêmes ?
Je me suis poliment permis de leur faire observer que nous étions tous français autour de cette table. Ils ont souri, mais peu. Et j'ai compris qu'ils étaient avant tout Lyonnais. Il leur est indifférent d'avoir des travers, ils en inventeraient plutôt ! mais à condition que ces travers fussent Lyonnais."

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